La zerda aux ateliers sauvages: Quand Adel Bentounsi croise Assia Djebar!

La zerda aux ateliers sauvages: Quand Adel Bentounsi croise Assia Djebar!

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P160529-03.jpgPour ce deuxième «Open doors» étaient conviés Hejer Charf de Montréal, Latifa Lakhdar de Tunisie, Adel Bentounsi d’Annaba, Djalila Kadi-Hanifi et Ahmed Bedjaoui d’Algérie…

Comment l’art contemporain peut-il répondre aux questionnements que l’on se pose aujourd’hui, à expliquer notre monde ou notre actualité? C’est l’idée développée dans la seconde édition des Ateliers sauvages, «concepteur» de création philosophique, oeuvre de l’écrivaine Wassila Tamzali qui n’a de cesse de réfléchir à comment faire correspondre les différentes disciplines culturelles et artistiques et les donner à cohabiter dans un seul espace?
En effet, donner à entendre ou raisonner l’art avec la littérature c’est choisir, pour cette fois, à voir le film La Zerda ou le Chant de l’oubli de Assia Djebar et faire naître des oeuvres et une vidéo de Adel Bentounsi qui, pris d’amour, pour cette expérience sensorielle qui date pourtant de 1978, en a produit des images qui disent le dépouillement du peuple debout et sa servitude au détriment de moult néocolonialismes a fortiori, actuellement dans notre monde moderne plein de contradictions de guerres et de famines. Aussi, pour parler de Assia Djebar, Wassila Tamzali a invité du beau monde afin de discuter et pénétrer l’univers cinématographe de l’auteur de la Nouba des femmes du mont Chenoua.

Pour ce deuxième «Open doors» les Ateliers sauvages ont accueilli ainsi, jeudi, Hejer Charf de Montréal, Latifa Lakhdar de Tunisie, Adel Bentounsi d’Annaba, et Djalila Kadi-Hanifi et Ahmed Bedjaoui d’Algérie. Lors du débat convivial qui a suivi le vernissage, Ahmed Bedjaoui a tenu d’abord à «rendre hommage à une folie créatrice, celle de Wassila, une initiative qui prend en charge la culture qui rayonne et crée ce rassemblement…» et puis d’évoquer le travail titanesque d’Assia Djebar qui a souffert du rejet des institutions qui ne voulaient pas programmer ses films. «En 1967, elle ne voulait plus écrire. Elle avait le désir d’expression dans le cinéma. Par l’oral, la musique; le son, les chants chaouis… La musique, a énormément d’importance; elle voulait revenir sur les traces d’un reportage qu’elle avait fait à Tunis. Elle voulait faire quelque chose sur les femmes de son village au mont Chenoua. Elle repérait en tournant. Elle avait une équipe formidable. Fini en 1978, son film est présenté à Carthage où il a fait l’objet de pressions de la part de cinéastes algériens pour le retirer de la compétition sous prétexte que c’était un téléfilm. Il a été déprogrammé, par bonheur Gilo Pontecorvo l’a remarqué puis le film a été présenté semi-clandestinement à Venise. Là il reçoit une standing ovation. C’est le succès, la reconnaissance! Assia Djebar, aussi pour info, était une habituée de la Cinémathèque algérienne, elle était fascinée par le cinéma de Pasolini et de Bergman.»

Pour Hejer Charf, productrice, réalisatrice et scénariste de cinéma habitant au Canada, «le son est ici très important parce que Zerda ou le chant de l’oubli est une conception sonore. Il y a tous ces niveaux de sons.
Dans son discours à l’Académie française elle (Assia Djebar) disait: «Je veux être une écrivaine de langue française mais une cinéaste de langue arabe.» Elle aspirait à restituer sa langue, c’est pourquoi ce film, il faut le voir avec un son très fort, cela me fait rappeler le film La Rabia de Pasolini. Je pense que Assia Djebar est une vraie cinéaste, qui a pensé le son et l’image. Il faut la mettre dans l’histoire du cinéma. Elle aurait pu devenir la Duras du cinéma, par la littérature d’expression visuelle.» Et Djalila Kadi-Hanifi de souligner: «Au-delà du désir de restituer et de donner la place de la langue arabe, mais plus encore, Assia Djebar parlait de recherche de la langue de ses aïeuls.

A travers notamment ces femmes qui ressassent des histoires…» Evoquant son inspiration qui l’a poussée à «accoucher» de ses photos accrochées aux cimaises des Ateliers sauvages, Adel Bentounsi confie sur le document accompagnant l’expo: «Dans ces images Zerda ou le chant de l’oubli, j’ai vu une avalanche de vêtements froissés portés de la même façon par les hommes et les femmes. Des hommes voilés, des femmes voilées, les pieds nus. Ce film est la mise à nu d’un peuple, et aussi un retour à l’origine, puis le retour de l’humanité.»
Et d’ajouter: «La mise à nu d’un peuple par l’intrusion violente de l’envahisseur.» Aussi, a-t-il pensé immédiatement à un travail qu’il a réalisé en 2013 et qu’il a exposé ici, à savoir Adam et la flûte. Dans ce triptyque, nous apercevons un homme voilé qui découvre la musique à travers les sons d’une flûte de roseau et qui est mis à nu cérémonieusement par deux hommes penchés, des hommes aux bras d’or dans une scénographie qui laisse à voir l’homme blafard tel un géant dominant ces deux hommes enveloppés de noir. Dans deux autres travaux, nous devinons une séance de circoncision, avec sur les images des mots en arabe qui apparaissent cachant un peu le corps où l’on devine les attributs masculins. De ces mots en arabe l’on croit comprendre «grandis» et «la vie».

De l’autre côté du mur, sont accrochés des dessins dont un crâne d’un squelette ou des fleurs ainsi que des corps cachés par des couleurs scintillantes. Il s’agit d’un travail appelé «fragment d’une inconscience» (technique mixte déclinée en dessin, calque, fusain sur papier et peinture pailletés). Si Adel devant Adam nu est un mystère pour l’artiste, la découverte de l’Autre est aussi une fête à laquelle l’artiste dira ne pas s’en souvenir quand il était petit, en passant lui-même sous le bistouri. Pour autant, le mystique spirituel qui se dégage de l’oeuvre n’a d’égal que les chants plaintifs et les sons énigmatiques pourvus d’un texte profond d’Assia Djebar. Une sorte de cri lointain, mais libérateur, qui vient des fins fonds des siècles et qui survit à notre temps. C’est ainsi que l’oeuvre d’Assia Djebar ne mourra jamais tant sa parole atypique restera atemporelle, tant que vive la beauté mystique de nos aïeuls qui ont souffert et donné l’exemple pour que nous puissions vivre libres et indomptables.
Tout comme le sera cet espace qu’est les Ateliers sauvages, un espace qui promet tout plein d’actions artistiques ponctuelles, mais aussi des occasions de rencontres et d’échanges continus avec le monde de l’art et de la culture, d’ici et d’ailleurs.

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