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Intolérance en Algérie : le droit est du côté de la défense des Ahmadis

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L’État algérien persécute une communauté de croyants, les Ahmadis, nommés du patronyme du fondateur du mouvement. Vis à vis de la croyance religieuse, le citoyen libre est toujours amusé par ce qu’il considère comme incompatible avec la raison et l’éducation. Il est en même temps toujours effrayé car il sait que, derrière le message de pseudo sagesse, se cache la terrible volonté d’abrutir et de soumettre. Mais il ne se réfère ni à la morale ni à l’instinct pour réagir, seulement au droit. Et le droit à la croyance religieuse lui est autant précieuse que toutes les autres libertés durement arrachées aux siècles d’obscurantismes de tous bords.

 

 

 

 

Dans le quotidien El Watan, il y a quelques années, j’avais publié un court manifeste pour la liberté de croyance de certains compatriotes se proclamant catholiques et persécutés pour leur foi. Voilà que surgit l’affaire des Ahmadis dont le souvenir de l’existence remonte aux années d’études. Jamais je ne me serais imaginé pouvoir autant écrire un jour pour défendre ce qui m’est lointain, très lointain.

 

Que des compatriotes soient poursuivis pénalement pour conviction et pratique religieuse m’est insupportable, à moi, celui qu’on a toute sa vie traité d’athée. C’est que la liberté de croyance est une profonde liberté des êtres humains et que la bafouer est un crime, surtout lorsque la force aveugle et stupide fait face à une minorité sans défense.

 

A titre personnel, je me méfie autant de cette obédience que de toutes les autres. Il y a là une bataille entre chapelles où le plus fort craint pour son hégémonie. J’aurais préféré que les idées Ahmadis soient combattues par l’école et l’éveil de la conscience. Mais cette école a explosé avec la pénétration des idées mystiques et dangereuses. Les Ahmadis ne sont pas le produit d’une secte, comme on veut bien le faire croire, mais le résultat d’un État en déliquescence et d’une éducation nationale totalement aux prises avec les forces des ténèbres.

 

En attendant, ces hommes et ces femmes ont une croyance religieuse, le droit les protège et il ne peut en être autrement pour un démocrate. Ils sont mes compatriotes libres et, à ce titre, je les soutiens même si je suis à des années lumières de leur conviction et de leur projet nébuleux et rétrograde. Mais, le projet nébuleux et rétrograde, je le vis depuis soixante deux ans avec ceux qui les maltraitent aujourd’hui dans une chasse aux sorcières indigne.

 

D’une manière générale, la pensée démocrate se refuse à considérer les attendus juridiques d’un procès lorsque le système judiciaire est totalement entre les mains d’un pays népotique et théocratique. C’est un vice de forme absolu qui détruit toute légitimité, en toutes les parties que ce soit de la décision.

 

Mais, tout de même, juste pour un instant, essayons d’examiner la grossièreté de la manœuvre judiciaire.

 

Les astuces du droit confronté à la police de la pensée

 

Au sein de la magistrature « debout » (accusatoire), nombreux ont été formés sur les mêmes bancs que ceux que j’ai eu à fréquenter. Certains d’entre eux ont même suivi un parcours des plus prestigieux. Ils savent, malgré tout, dans leur for intérieur, très intérieur, qu’on ne peut s’opposer aux grands principes du droit qu’avec une certaine ruse et un détour malicieux pour apaiser sa conscience.

 

Tout le monde sait que l’incrimination, dans cette affaire, porte sur des faits considérés comme attentatoires à l’hégémonie de la religion d’État. Mais il est difficile d’affronter cette vérité en face lorsqu’on retourne, le soir du procès, dans son milieu très raffiné, ouvert aux mœurs et libertés assumées, entouré de murs protecteurs, au sens figuré comme réel. Et dans ce monde là, prétendre qu’on a été la main exécutoire de la police de la pensée officielle et rétrograde, c’est assez embarrassant.

 

Alors, on essaie de résoudre ses problèmes de conscience au travers de dispositifs légaux, bien utiles pour prendre des décisions qui ne soient pas couvertes par l’infamie. Trois grandes accusations ont été portées envers les adeptes Ahmadis. Essayons de les analyser, une par une :

 

1ère incrimination : prières dans des lieux inappropriés.

 

Mais, messieurs les juges, toute ma vie, j’ai eu à faire à des prières dans des lieux inappropriés. Les balcons, les rues, les places, les trottoirs et les stades. Y a-t-il eu un seul procès verbal concernant ces mouvements de foule en prière ?

 

2ème incrimination : dons illégaux à des associations non agrées.

 

Ah bon ? Alors, j’ai dû rêver car la situation est identique depuis des décennies. Et d’ailleurs, pourquoi ces associations n’ont-elles pas eu le droit de collecter légalement, comme les autres ? Et pourquoi pendant de si nombreuses années, l’État de droit n’a-t-il jamais relevé le caractère  prosélytique dangereux de certaines associations couvertes par un objet social des plus mensongers, comme l’éducation et les diverses animations douteuses ?

 

3ème incrimination : collusion avec des puissances étrangères.

 

Alors là, je tombe de ma chaise. Les rapports avec des puissances étrangères qui ont pénétré l’éducation nationale et le cœur du régime politique n’ont pas seulement été réels, ils ont été considérables. Les relations avec les universités coraniques orthodoxes (le mot est faible) et étrangères ainsi qu’avec les monarchies théocratiques et corrompues, tout cela serait une vue de l’esprit, un mirage ?

 

Messieurs les juges, si vous devez juger au nom d’une dictature de la pensée, faites-le avec courage, droit dans les yeux et avec le vocabulaire juridique approprié. Ne cherchez pas des détours qui puissent satisfaire votre conscience. L’accusation est bien le crime de porter atteinte aux dogmes de la religion d’État.

 

Quant à la magistrature « assise » (celle qui dirige les débats et prend la décision), elle aurait du rester debout car c’est pas bien plus performant pour asseoir la sagesse. Les avocats de la ligue des droits de l’homme ont rapporté que les questions des juges n’avaient rien à avoir avec les faits incriminés. Ils ont contraint les accusés de s’exprimer à propos de leur foi et de la manière dont ils peuvent la justifier. Nous sommes loin de la qualification pénale invoquée.

 

En fait, ce qui est en cause est la dangerosité de toute nouvelle doctrine religieuse envers celle qui est installée dans sa puissance et dans la crainte qu’elle suscite auprès de quiconque qui ne s’agenouille pas devant elle. Autrement dit, ne s’agenouille pas devant les prêcheurs officiels, religieux et politiques.

 

C’est désespérant mais cette obscure histoire est aussi vieille que l’humanité et nous ne nous en sortirons jamais.

 

Un homme se lève et dit « La vérité m’a été révélée… »

 

Depuis la nuit des temps, l’histoire est toujours la même. Un homme se lève et s’adresse à sa communauté en lui disant qu’il a eu une révélation et qu’il prend son bâton de missionnaire pour aller la répandre auprès des hommes perdus car ignorants du bon chemin à prendre. C’est bien ce que fut la démarche du prédicateur de la pensée Ahmadi, tout autant que celle de bien d’autres.

 

Et on sait, depuis cette même nuit des temps, comment l’histoire se termine, c’est à dire par   des millions de morts, une misère effroyable et des libertés enchaînées. Car une vérité chasse l’autre et chacun pense être investi de la mission sacrée de soumettre, ou détruire, ceux qui ne la partagent pas.

 

Pour le démocrate, cette idée qu’il faille se soumettre à autre chose que la volonté des peuples, surtout lorsqu’elle est insaisissable et invisible, lui est étrange. Chacun pourrait se lever et prétendre auprès de la communauté des Hommes qu’il détient « la vérité », un schéma de pensée un peu trop facile que quelques siècles de réveil de la pensée libre et d’éducation ont combattu.

 

On me dit qu’ils sont Ahmadis. Et alors ? Ils sont autant libres que tous les autres dont la dangerosité et les crimes sont pourtant, en ce qui les concerne, bien réels et pas seulement sous forme de pensée inoffensive. Enfin, inoffensive jusqu’au jour où elle deviendrait hégémonique.

 

Mais en attendant, restons sur le terrain du droit des hommes libres. Et ce droit est, pour le moment, du côté de la défense des Ahmadis.

 

SID LAKHDAR Boumédiene, Enseignant

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