Les actes de violence se multiplient: Quand la barbarie se banalise

Les actes de violence se multiplient: Quand la barbarie se banalise

70
SHARE

La violence et la barbarie gangrènent désormais la société algérienne. Lundi, le phénomène a fait une nouvelle victime : un enseignant à l’Université de Khemis-Miliana.

Abla Chérif – Alger (Le Soir) – L’affaire a choqué, révulsé. L’enseignant a été attaqué par deux jeunes. Pour ne lui laisser aucune chance de s’en sortir, les assaillants lui ont fracassé le crâne avec un marteau. Sur le moment, des informations ont laissé entendre que le malheureux avait été victime de deux de ses étudiants surpris à frauder. Hier, le doyen de l’université a fait savoir que la communauté estudiantine n’y était pour rien. La nouvelle s’est cependant répandue comme une traînée de poudre envahissant les sites d’information en ligne et les réseaux sociaux. La consternation est profonde. Les commentaires amers.

Les faits surviennent quinze jours à peine après une autre affaire tout aussi sombre. Celle de la tentative d’assassinat d’un enseignant à l’Université de M’sila. Là aussi la victime avait été attaquée par ses propres étudiants. Les coups reçus l’ont plongée dans un coma durant plusieurs jours. Les épisodes relatant les expressions de violence ne se comptent plus.

L’horreur qui s’est produite a eu d’ailleurs lieu alors même qu’un autre drame de même ampleur se déroulait. Et en live… Un jeune homme qui se trouvait avec son jeune cousin de moins de deux ans a suspendu l’enfant dans le vide et retransmis l’image en direct sur tous les réseaux sociaux menaçant de lâcher prise si la vidéo n’était pas validée comme étant la meilleure de l’année par les internautes. Le malheureux bébé balançait durant tout ce temps au douzième étage d’un immeuble.

Hier, peu de temps avant la rupture du jeûne, il a été condamné à deux ans de prison ferme par le tribunal de Dar-el-Beïda. Une condamnation symbolique qui se veut un exemple pour qui tenterait la même expérience. La démarche parviendra-t-elle pour autant à limiter le phénomène auquel les Algériens assistent impuissants ? Les kidnappings d’enfants et le triste sort très souvent réservé aux petites victimes, les scènes de violence qui se multiplient au sein des établissements scolaires et universitaires sont autant de faits qui démontrent que le phénomène est bien ancré.

Même la cellule familiale n’y échappe pas. Fréquemment, la presse se fait l’écho de meurtres d’épouses par leurs maris ou d’enfants par l’un de leurs parents. La dernière affaire en date remonte à une semaine.
Dans un des petits villages de Bouira, un homme a volontairement ouvert le feu sur sa belle-sœur et ses deux enfants (ses neveux). Son acte a été fatal. Hier matin, l’assassin a complété la série en tuant son frère, époux et père des trois victimes. Doit-on parler d’acte de démence ? Rechercher les causes, les motivations de l’auteur du forfait et de tous ceux qui défrayent de plus en plus souvent la chronique ?

L’étendue du phénomène impose une pause, un temps d’arrêt sur une situation qui compromet dangereusement l’évolution de la société et l’épanouissement des Algériens eux-mêmes. A qui incombe la faute ? Aux Algériens eux-mêmes victimes d’une éducation boiteuse dans des écoles où la violence (verbale ou physique) s’exprime souvent d’abord chez le corps enseignant ? A l’environnement immédiat, qui, majoritairement, confronté à des problèmes multiples, s’exprime lui aussi par des termes et un comportement agressifs ? Ou tout simplement à ces années noires, cette décennie meurtrière durant laquelle les groupes terroristes ont fait couler le sang à flots dans tous les recoins du pays ? Pour avoir été confronté à de très nombreux cas d’auteurs de formes de violence, des psychologues et sociologues optent pour la dernière hypothèse.

Une psychologue travaillant au sein du réseau NADA (association de protection de l’enfance) son travail de recherche l’a menée à la conclusion que la violence à laquelle nous assistons est en très grande partie due aux évènements traversés durant les années 1990. «Une société qui assiste à autant de crimes quotidiens, autant de têtes coupées placées sur le chemin des écoles et des travailleurs, confrontée à une terreur quotidienne, celle des bombes, d’enlèvements, d’égorgements… eh bien, comment voulez-vous qu’elle réagisse aujourd’hui ? Les enfants d’hier, ceux qui ont vu leurs parents décapités, leur mère violée sous leurs yeux, leur père massacré à coups de hache… ont grandi aujourd’hui. La plupart n’ont pas suivi de thérapie ou l’ont abandonnée dès les premières séances, ils en payent le prix à présent. Nous en payons le prix car le phénomène s’est étendu de manière effrayante. Regardez ce qui se passe avec les kidnappings d’enfants, pensez-vous que ce soit un phénomène normal ? Les victimes sont mutilées dans de nombreux cas, c’est l’acte de détraqués…»

Imène Faraoui, une autre psychologue qui s’est penchée sur le phénomène de la violence, soutient la même thèse : «C’est indéniable, et tous les psychologues, psychiatres et même sociologues vous le diront. La société algérienne paye actuellement le prix de la décennie noire. Non seulement il n’y a pas eu de thérapie, mais, plus grave encore, nous sommes passés d’une période de violence extrême à celle d’un pardon exclusif, c’est-à-dire imposé comme solution politique, mais cela s’est fait sans prendre compte de la dimension humaine, des valeurs qui veulent que le pardon ne vienne qu’après le jugement des coupables.

Qu’ont compris les gens à cette époque ? Que des personnes ayant trempé même indirectement dans des crimes horribles ont été pardonnées. Intérieurement, la violence a pris rôle de valeur, de possibilité permise parce qu’au bout, il y a sûrement le pardon. Ils n’y ont vu que cet aspect, et c’est normal. Ce n’est pas toute la société qui est formée pour comprendre que la mesure était destinée à vider les maquis.»

Source de l'article : cliquez-ici