Contribution. Polémique linguistique au Parlement algérien, l’os à ronger de la compromission

Contribution. Polémique linguistique au Parlement algérien, l’os à ronger de la compromission

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Deux députés se sont heurtés verbalement à l’Assemblée nationale suite à une intervention en berbère de l’un des membres de l’assemblée. Ce problème de langues nationales est tragique mais aucun des deux n’est légitime pour revendiquer une vérité, s’il en existait une. La députée qui interpelle parce qu’elle réclame la toute puissance hégémonique de la langue arabe, le second parce qu’il se compromet à participer à une assemblée d’un régime verrouillé et corrompu.

 

 

J’aurais aimé que ces deux députés prennent la parole avec la langue de leur choix, même en chinois, et qu’ils s’insurgent contre la barbarie du code de la famille, l’âge indécent d’un dictateur  népotique, grabataire et totalement dirigé par sa fratrie. J’aurais trouvé normal que le ton monte s’il s’agissait de débattre sur les mesures à prendre envers une corruption massive et le désastre de la mystique religieuse. Mais au-dessus de tout, j’aurais apprécié ces deux députés ne se présentent pas à une élection qui confirme leur compromission au lieu de se donner en spectacle dans une bataille linguistique qui est l’arme des faibles.

 

Le bilinguisme dans un parlement, voire le plurilinguisme, n’est pas la marque d’une rupture nationale mais, au contraire, la preuve d’une prise en compte des diversités et richesses d’une nation. Et lorsque cela se passe mal, ce n’est pas le multilinguisme qui est à remettre en cause mais parce que quelque chose n’a pas fonctionné dans la mise en dynamique nationale des diversités. Il ne faut pas inverser la cause et les conséquences pour camoufler son incapacité à accepter les différences.

 

Commençons par regarder ce qui se passe ailleurs pour dédiaboliser l’affaire et la reléguer à une ridicule prise de bec entre députés qui focalisent leur énergie dans des sujets puérils alors qu’ils se taisent pour ceux qui sont au cœur de leur mission parlementaire. Nous reviendrons ensuite sur le fond de l’affaire.

 

Le bilinguisme dans l’expression parlementaire

 

C’est toujours en ouvrant les fenêtres et en regardant le monde extérieur que les esprits avancent et ne dramatisent plus sur ce qu’ils avaient considéré comme une menace. Le bilinguisme dans les Parlements est un fait assez répandu et ne cause aucun souci aux pays qui le pratiquent.

 

Les parlementaires de ces pays disposent d’une assistance par traduction automatique et personne ne trouve à y redire. Une simple recherche sur ce sujet montre que la principale réserve qui lui est opposée n’est pas la destruction de l’unité nationale mais le coût financier que cela engendre. C’est une réalité significative de la banalité du fait plurilinguistique dans les représentations parlementaires.

 

Il n’est question ici que de quelques exemples dans le monde pour nous éclairer. Commençons par un cas surprenant. On a suffisamment de critiques à formuler envers une Afrique en dérive qu’il faut savoir lui reconnaître certains sursauts d’intelligence. L’expérience sénégalaise est remarquable dans son courage à affronter la réalité des populations.

 

Depuis 1994, le Sénégal a introduit dans l’hémicycle parlementaire sept langues qui peuvent être le support des interventions orales. Les députés ont la possibilité d’intervenir en wolof, en diola, en malinké, en pular, en sérère, en soninké ou en français. En Algérie, deux langues seulement ont conduit une députée à hurler son idignation.

 

Cette disposition a été prise car un député sur trois ne parle absolument pas le français ou ne le maîtrise pas suffisamment pour qu’il reste une langue de travail et d’échanges. Cependant, il est vrai que la langue française reste l’expression du Sénégal à l’étranger. Et lorsqu’on demande à Moustapha Niasse, Président de l’Assemblée nationale, si ce n’est pas ouvrir la boîte de Pandore ou faire entrer le loup dans la bergerie, sa réponse est « « Les langues nationales ne sont pas des loups ! Les langues nationales sont d’abord la base de notre patrimoine culturel avant même la langue française ! Mais la langue française ne peut pas être gênée par nos langues nationales, mais ne doit pas non plus gêner nos langues nationales ».

 

L’exemple indien est certainement le plus connu car ce pays qui, pourtant, avait une langue commune par les circonstances historiques, l’anglais, a choisi de saisir une opportunité à travers ses différences. Ce pays gigantesque, aux morcellements importants, a compris qu’il ne pouvait pas aller en sens contraire de la réalité sociologique. Si l’anglais est la langue de représentation internationale, une multitude d’autres expressions sont entrées au Parlement. Par sa  démocratie reconnue, tout autant que par sa croissance économique fulgurante, l’Inde n’est certainement pas handicapée par la mosaïque linguistique. Elle en a fait une force.

 

L’Espagne, la Belgique et la Suisse, sont en Europe les exemples les plus caractéristiques de la reconnaissance du multilinguisme national. Qui oserait prétendre que ce fut un facteur de frein au développement économique ? Il en est de même au Canada et de bien d’autres régions dans le monde, comme en Chine. Sans oublier cette grande aventure qu’est l’Union européenne où se côtoient une multitude de langues qui n’ont, en aucun cas, été une entrave si ce n’est le coût en traduction, assez conséquent.

 

Il y a donc en Algérie, autre chose, une espèce de religion de l’hégémonie que le FLN refuse d’abandonner car elle est le ciment de son pouvoir destructeur. Mais restons un moment sur cette réalité mondiale pour en préciser un point.

 

L’inversion des causes

 

Le lecteur a certainement pensé que les quelques exemples qui viennent d’être cités sont justement ceux qui ont connu des soubresauts dans la construction nationale. C’est effectivement l’argument le plus facile à opposer car il n’est pas dénué de réalité.

 

         L’auteur vient de publier un article sur le projet indépendantiste de la Catalogne. Il aurait pu rappeler le risque d’explosion du Canada dans les années soixante-dix, la paralysie de la Belgique, lestée par la concurrence régionale féroce et parfois violente. Il aurait pu également préciser que l’Inde n’en a pas fini avec ses divisions territoriales ou que l’Europe est toujours à la recherche de son unité.

 

Tout cela est vrai mais n’est en rien une contradiction avec les propos du présent article. Les langues et cultures ne sont visibles dans leur antagonisme que lorsque l’État ou le système politique n’a pas su les gérer. Les conséquences ne sont pas les causes profondes. On voit bien que lorsque les organisations étatiques centrales ou fédérales s’y mettent pour concilier les forces, elles deviennent convergentes et non antagonistes. La reconnaissance de l’expression plurilinguistique dans les Parlements est justement l’un des verrous qui peut être débloqué pour une unité plus forte. Nous en sommes loin en Algérie.

 

L’unité nationale n’est pas l’unicité contrainte

 

On a éduqué les algériens à ne concevoir l’unité nationale qu’à travers l’unicité. Jamais ce peuple n’a accepté ou voulu accepter qu’il puisse y avoir des algériens qui ne correspondent à ce que certains voudraient qu’ils soient.

 

Un algérien qui ne donne aucun crédit aux cérémonies ostentatoires dédiées au culte de corrompus est un traître à la nation. Un algérien qui parle français et ne peut communiquer en arabe classique est un parjure de ses racines. Un algérien qui ne croit pas en Dieu est un damné de l’enfer. Un algérien qui n’a jamais participé à un seul vote d’une dictature militaire n’est pas un patriote. Un algérien qui a refusé de faire son service militaire sous la coupe des militaires qu’il considère comme les fossoyeurs de son pays est un déserteur de la nation. Et ainsi de suite…

 

Jamais ce régime politique n’a pensé que les richesses d’une nation étaient ses composantes multiples. Être algérien, c’est tout simplement se reconnaître dans un collectif et donner le mieux de ce qu’il peut et de ce qu’il est, à la condition de l’existence d’une réelle démocratie. Ce n’est pas se mettre au garde à vous devant une hégémonie contrainte par un discours de morale et, surtout pas, par la force armée.

 

Lorsque j’étais en charge du dossier sur la constitution dans un exécutif national d’un parti politique, j’avais essayé de convaincre mes amis (et compatriotes) que l’inscription de la langue berbère dans la constitution était un faux-semblant. Mais plus encore, lorsque j’avais prétendu que l’inscription d’une langue dans une constitution n’était pas un fait absolu et indiscutable dans la doctrine juridique, je laisse deviner le regard de mes amis qui ont cru que j’avais perdu l’esprit un court moment. Je parlais, bien évidement, des deux langues nationales et pas seulement du berbère.

 

Mon idée était idéaliste, certes, mais elle vaut bien celle des autres qui en sont arrives à la catastrophe. C’était tout simplement, d’une manière très symbolique, essayer de faire comprendre que la culture et la langue berbère devaient absolument s’assurer de la reconnaissance des esprits  avant de se leurrer sur leur reconnaissance juridique. Le juridique n’étant qu’un instrument accompagnateur, pas le sésame. Le risque était de donner un alibi constitutionnel qui ne sert à rien sinon à dissimuler le problème.

 

On n’octroie pas un droit à une langue et à une culture, ce droit est inhérent à leur existence. Si mon compatriote souhaite parler en berbère dans une assemblée nationale, rien au monde ne devrait l’interdire ou justifier que l’on s’offusque. Après tout, il serait légitime de rétorquer que la république l’a contraint à parler l’arabe, pourquoi pas le contraire en équilibre ?

 

Pour ma part, je me fiche totalement de la langue qui est parlée dans l’hémicycle. Non pas seulement parce que je ne lui reconnais aucune légitimité dans un système autocratique et népotique, mais également parce que ce n’est absolument pas la définition de l’algérianité.

 

J’aime passionnément ce pays qui m’a vu naître et ma persistance à y revenir dans mes écrits ne peut laisser de doutes sur le sentiment incrusté. Mais j’ai passé mon enfance à côtoyer des gens que je ne comprenais pas. Nos anciens, pour la très grande majorité d’entre eux, ne parlaient pas un mot de français et mon arabe, même si cette langue m’était maternelle, était des plus basiques pour aborder de grandes conversations. Il ne m’était pourtant jamais venu à l’esprit de penser que je n’étais pas algérien ni de dénier aux autres qu’ils le soient. J’étais heureux, un point c’est tout, peu importait la langue utilisée, avec qui et dans quelle circonstance.

 

De même, je n’ai rien compris à ce que racontait ce grand monsieur à la télévision, en burnous, et dont on disait qu’il était le président. Pas plus que je ne pouvais deviner ce que ces braves « Cheikhs» péroraient lors de leurs prêches. D’ailleurs, à y penser, c’est peut-être ce qui m’a immunisé.

 

Dans ce monde où le français, ma langue scolaire malgré moi et par le fait de l’histoire, subissait des attaques moralistes violentes, j’ai compris que mon algérianité n’était pas dans la langue mais dans mon âme, mes ressentis et mes projets. Être algérien, c’est autre chose que de la linguistique, ce sont des cultures et des intelligences. Et lorsque vous supprimez ces deux aspects d’une langue, on obtient deux députées qui se houspillent dans une assemblée nationale pour des raisons qui camouflent leur compromission à légitimer un pouvoir sordide.

 

Plus que quiconque, je sais mesurer la souffrance de mes compatriotes berbérophones et leur tentation à le dire, parfois, d’une manière rude. Mais il faut sortir du seul sentiment pour parvenir à justifier cette position par une force plus haute, plus adéquate au débat public, c’est à dire par la démocratie. Et cette dernière n’accordera jamais son label à ceux qui veulent s’en servir sans en respecter les règles.

 

Bien entendu que le multilinguisme est une difficulté, sans doute très grande, pour la compréhension mutuelle et le partage d’un chemin unique. Mais si les populations ne parviennent pas à payer le prix fort, c’est à dire accepter le fait d’être multiples, ils ne peuvent prétendre accéder à ce label ni construire une nation.

 

Alors, ils auraient raison de militer au FLN car la dictature est beaucoup plus facile et ne se pose jamais de questions. Tout ce qui dépasse ou dévie de la trajectoire officielle est à interdire, à éliminer. C’est simple, rapidement exécutoire, mais cela ressemble à de l’idiotie. C’est parfait pour certains qui en ont l’adaptation cérébrale, absolument irrecevable pour ceux qui veulent être des êtres humains pensants et intelligents.

 

En conclusion, je répondrais à ce compatriote du RCD que ce qui me choque n’est pas qu’il  refuse de parler autrement qu’en berbère, bien au contraire, mais qu’il se compromette à participer aux institutions d’un régime immonde et à le légitimer indirectement.

 

Autrement dit, je lui rétorquerais qu’on ne peut garder son honneur et revendiquer une lutte de haute cause si à la moindre tentation d’un poste prestigieux et d’une rémunération honorable, on se précipite pour l’accepter. Tant de mes anciens amis ont eu cette tentation d’aller dîner avec le diable en prétendant vouloir changer le système de « l’intérieur ».

 

Ils n’ont réussi qu’à changer leur condition matérielle et satisfaire leur ego. Et ce dernier, universellement partagé, n’a pas de langue attitrée.

 

SID LAKHDAR Boumédiene, Enseignant

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