Rencontre avec l’auteur Anouar Rahmani: “Le régime politique nous pousse à avoir...

Rencontre avec l’auteur Anouar Rahmani: “Le régime politique nous pousse à avoir peur”

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L’auteur est longuement revenu sur les passages du livre qui lui ont valu l’interrogatoire par la police de Cherchell, notamment le passage sur le SDF, qui se faisait appeler “Dieu”.

Les animateurs du Café littéraire de Béjaïa ont eu la bonne idée de convier au théâtre de la ville le romancier de 25 ans, Anouar Rahmani. Le public, nombreux, qui a tenu à y assister n’a pas regretté de l’avoir fait et renoncé, par la même occasion, aux concerts de Lila Borsali et Raïna Raï (durant les derniers jours du Ramadan), pour venir écouter ce téméraire romancier en langue arabe. Un jeune écrivain, qui fait l’objet d’une enquête pour atteinte à la religion, après la publication de son deuxième roman La ville des ombres blanches, en libre accès sur internet.

L’assistance a découvert un auteur audacieux et pas du tout intimidé de réaffirmer devant un public ses convictions, qui lui ont valu bien des déboires. Il a fait preuve, près de deux heures durant, de la plus grande ouverture d’esprit, avec des prises de position étonnement courageuses en particulier sur les questions de société, des minorités sexuelles et des minorités religieuses. Mais ce qui en a surpris plus d’un, c’est le fait qu’un tel discours soit tenu avec beaucoup d’assurance par un jeune censé avoir fréquenté l’école algérienne sinistrée. Les intervenants lors des débats ont d’ailleurs beaucoup insisté sur cela et de conclure que “l’espoir est permis”.

Lors de cette rencontre, l’auteur est revenu longuement sur les passages du livre qui lui ont valu l’interrogatoire par la police de Cherchell, notamment le passage sur le SDF, qui se faisait appeler “Dieu” en prétendant avoir créé le ciel à partir de chewing-gum. Le romancier, encouragé par un public plutôt ouvert sur ces questions-là, a rappelé avec insistance : “Oui, c’est moi le créateur de ces personnages. J’ai le droit de les faire naître, mourir et de les ressusciter. C’est mon œuvre, pourquoi dois-je renoncer à ce pouvoir ? C’est cela la fiction.”

Autre tabou auquel s’est attaqué Anouar Rahmani, le droit des minorités sexuelles, les homosexuels en l’occurrence en Algérie, dans le Maghreb ou en terre d’islam. Le jeune romancier s’est risqué aussi, au risque de choquer, à écrire sur la place du sexe durant la révolution. “On les a sacralisés et on a fait d’eux des combattants en armes alors qu’ils avaient des vies privées”, expliquera-t-il. Seulement dans son roman, il y décrit notamment une relation amoureuse entre un combattant pour l’indépendance de l’Algérie et un colon français pendant la guerre.

Occasion pour lui de ressusciter le poète Jean Sénac qu’on a, déplorera-t-il, “effacé de notre mémoire collective”, au point où il n’y a aucune place publique en son nom alors qu’il a pris une part active au mouvement de libération nationale. C’est sa façon de parler du côté humain dans la glorieuse Révolution algérienne. Il a voulu indiquer aux Algériens “qu’il y avait eu des homosexuels tués pendant la guerre” à l’instar précisément de Jean Sénac qui avait rejoint la cause indépendantiste algérienne et fut assassiné dans des circonstances obscures en 1973.
Il dit aussi écrire pour qu’on cesse d’avoir peur. “On a peur de tout, de la société, de son voisin, son collègue, son prof, tout simplement de l’autre. Une peur qui nous paralyse. Même de prendre un café, un jour ensoleillé, durant le mois de Ramadhan. Le régime politique nous pousse à avoir peur. Il veut nous faire peur. Ils ont peur de l’écrit non pas qu’il écrit mais parce qu’il efface. Il y a des formes d’ombre qui veulent maintenir certains sujets tabous : la sexualité, la religion, la pensée”, a-t-il conclu.

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