Le politologue Rachid Tlemçani au soir d’Algérie : «Les clans ont...

Le politologue Rachid Tlemçani au soir d’Algérie : «Les clans ont une ligne rouge à ne pas dépasser»

82
SHARE

Entretien réalisé par Abla Cherif
Dans cet entretien, le politologue Rachid Tlemçani tente de décrypter pour nous les événements qui se déroulent au sommet de l’État depuis quelque temps.

Le Soir d’Algérie : Des événements graves se déroulent ces derniers temps au sommet de l’État. Quelle lecture en faites-vous ?
Rachid Tlemçani : Le premier fait apparent est ce flou qui caractérise la situation. Il est palpable, c’est une sorte de jeu d’ombres, de marionnettes qui se dessine, qui se profile… Et puis il y a cette absence flagrante d’informations, de données. Personne n’en possède, ni les observateurs, ni les politiques, ni les intellectuels. Je pense que certains acteurs de ce conflit eux-mêmes ne détiennent pas toute l’information.

Chacun a des bribes. Tout ceci fait qu’il est actuellement très difficile de décrypter d’une façon juste, scientifique ce qui se déroule au sommet de l’État. On évolue dans des sables mouvants. Les intellectuels indépendants, intègres, pas liés aux sphères du pouvoir peuvent seuls nous éclairer avec mille précautions. On peut alors se baser sur des indices.

Le premier est lié aux dernières élections législatives. Tout le monde a observé le très faible taux de participation qui a caractérisé cet événement. A un autre niveau, on a également remarqué que la fameuse main invisible avait été active, comme par le passé. A présent, on constate un redéploiement de cette main invisible. Certains pensaient qu’elle avait disparu — mais il est évident que c’est faux. Au contraire, je pense qu’elle est encore plus forte qu’auparavant car elle a tissé des liens, elle a des réseaux au sein de la société civile, politique et des institutions.

On le constate à travers la dernière intervention du président de la République. Cette dernière s’est faite à travers un média qui n’a absolument rien à voir avec les canaux officiels habituels, traditionnels et conventionnels. Le Président a rappelé à l’ordre le Premier ministre. Il lui a demandé de laisser tranquille l’oligarchie.

Mais beaucoup pensent justement que ce communiqué n’émane pas du président de la République. Est-ce possible ? Et qui peut en être l’auteur, selon vous ?
Aux États-Unis, on appelle cela les fak news. C’est un terme très utilisé par Donald Trump pour désigner les fausses informations.

Les fak news existe depuis toujours, en particulier dans les régimes totalitaires. Personnellement, je ne pense pas que ce soit le cas dans cette affaire, on jette des ballons d’essai et on attend de voir si cela a pris ou non. Dans le cas où l’opération a échoué, on dément. Chez nous, aucun communiqué, aucune intervention n’est venue démentir les instructions publiées via ce média. Ce que l’on constate, c’est cette lutte très féroce entre le clan présidentiel et la main invisible.
C’est le fond du problème.

C’est-à-dire ?
Ce que j’ai envie de dire, ce que l’on constate surtout, c’est que dans cette affaire, la bataille a été gagnée par le clan présidentiel. Il a pris le dessus puisqu’il a réussi à calmer le Premier ministre. Ce ne serait pas une surprise que d’ici septembre, un autre Premier ministre soit nommé. Je vous rappelle que c’est la nomination de Tebboune qui avait été une surprise et pas uniquement pour les Algériens car tout le monde s’attendait à ce que Sellal soit reconduit.

Pourquoi dites-vous que c’est une surprise ?
La question qui se pose est par qui a été nommé Tebboune, à quel clan appartient-il? Ce qui est sûr, c’est qu’il ne fait pas partie du cercle présidentiel. C’est la conclusion d’un calcul primaire. Mais puisqu’il a été remis à l’ordre, cela veut dire que son clan n’a pas gagné.

A un autre niveau, il ne faut pas perdre de vue le déplacement qu’il a effectué à Paris sans le feu vert de la présidence. Il y a rencontré son homologue français alors qu’il se trouvait en voyage privé, il y a anguille sous roche dans tout cela. Tout le monde sait que les grandes décisions sont prises ailleurs. Il est parti expliquer la situation. Les grandes affaires se traitent là-bas.

Pourquoi dites-vous que Tebboune est lié à un clan ?
Je vous l’ai dit, c’est un constat évident. La démarche même dans laquelle il est inscrit implique qu’il ne peut pas avoir agi seul. Il a ouvert des dossiers très sensibles, un simple ministre ne peut pas agir de son propre chef. L’enjeu c’est la rente…

Le bras de fer se poursuit pourtant aujourd’hui.
Oui, il se poursuit, le grand perdant, c’est l’intérêt national. Les répercussions se font sur l’économie nationale. Au lieu d’investir chez nous, les oligarques vont à l’étranger.

Comment peut évoluer la situation, selon vous ?
C’est une lutte féroce, on attend de voir qui va remporter la bataille. Mais il semble que le clan présidentiel a pris le dessus. Un signal très fort a été lancé lors de l’enterrement du patriote Redha Malek et tout le monde l’a compris.

Je pense, cependant, que les deux clans parviendront à délimiter le conflit. Ils savent que si ce dernier descend dans la rue, il sera ingérable, incontrôlable. Les clans savent qu’ils seront tous deux perdants à ce moment. Entre eux, il existe une sorte de consensus, une ligne rouge à ne pas dépasser, sinon ce sera le chaos.
A. C.

Source de l'article : cliquez-ici