Transport en commun à Alger: Un autobus nommé désir

Transport en commun à Alger: Un autobus nommé désir

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Se déplacer dans le Grand Alger est un exercice difficile. L’état des bus privés est repoussant tandis que la compagnie publique est loin de satisfaire les besoins.

Brinquebalant, sale, les sièges éventrés et débordant d’ouate, un bus privé qui assurait, en ce jour d’août, la liaison entre la banlieue ouest et Tafourah était conduit par un quadragénaire plus mal entretenu que son véhicule. La lèvre supérieure soulevée par une prise de chique, le tee-shirt froissé et exhalant une sueur accumulée pendant des jours et des nuits, son aspect condensait tous les signes extérieurs du mal-être et de la déprime.

Son allure était cependant beaucoup plus soignée que celle du jeune receveur dont les baskets, le survêtement, la casquette n’avaient apparemment jamais connu l’eau hormis les jours de pluie. Chiqueur lui aussi, la monnaie qu’il rendait de sa main moite sentait fortement l’odeur du tabac humide. Les yeux hagards par l’effet probable de stupéfiants, il emplissait l’air de cris pour ameuter les voyageurs et tapait fréquemment la tôle du bus à l’aide d’une pièce métallique pour annoncer au chauffeur l’arrivée d’un passager qui venait en courant.

Les deux convoyeurs semblaient n’avoir jamais eu de formation pour transporter des êtres humains. L’un devait certainement posséder un permis catégorie poids-lourd, mais rien dans son attitude ne prouvait qu’il s’inquiétait du confort ou de la sécurité des personnes qu’il charriait. L’autre, âgé dans la vingtaine, s’en souciait encore moins. Car comment expliquer qu’ils s’étaient arrêtés, en dehors de la station réglementaire, pour embarquer un homme balafré au visage, mutilé à divers endroits du corps, le pied enveloppé dans un bandage crasseux et qui délirait, la mine patibulaire, sous l’effet de psychotropes.

Le personnage avait mis plusieurs minutes pour accéder à la cabine avant d’engager une conversation décousue avec un enfant de cinq ans environ sous les yeux apeurés de sa mère. Heureusement que l’énergumène qui connaissait bien le conducteur avait quitté les lieux quelques centaines de mètres plus loin car la colère commençait à enfler les gorges de certains usagers.
De pareilles scènes sont assez ordinaires dans ce type de commerce où ni les horaires, ni les personnes ne sont respectés. Sur la route, les conducteurs de ces engins agissent comme s’ils étaient les rois de la chaussée et font parfois la course entre eux pour chaparder les clients à leur rivaux.

Il est indéniable que, depuis leur institution en 1988, les bus privés ont considérablement réduit la pression sur les transports en commun dans la capitale. Toutefois, la qualité de leur prestation est souvent pointée du doigt. En plus du désordre qu’ils créent dans le tissu urbain, ils sont de temps à autre responsables d’accidents. Et comme si l’activité relevait de l’informel et du clandestin, elle ne semble se soumettre à aucune réglementation.

Lorsqu’il a été institué, l’Etablissement de transport urbain et suburbain d’Alger (Etusa) descendant de l’ancienne Régie syndicale du transport d’Alger (Rsta) était dans un état déliquescent et son parc roulant ne satisfaisait pas la demande sans cesse croissante. Aussi, en moins d’une année, la société avait perdu 81% du marché au profit des nouveaux arrivants qui comptent trente ans plus tard une flotte de 4000 autocars.

L’Etusa ne dispose actuellement que de 300 véhicules et capte ainsi quelque trois millions de voyageurs par an. Son offre ne dépasse pas 10% des parts du marché, c’est-à-dire la moitié de ce qu’il représentait en 1988 et malgré cela ses concurrents crient la compétition déloyale et l’empêchent d’étoffer son réseau. La grève qu’ils ont déclenchée en juillet dernier l’ont contraint à renoncer à six lignes pour calmer leur contestation.

Devant l’impuissance des autorités pour inverser ce rapport de force, l’Etusa se trouve donc cantonné à l’hypercentre de la capitale ou à des itinéraires hérités en grande partie de la vieille Rsta. Pourtant, la ville ne cesse de grandir à l’est comme à l’ouest tandis que les services administratifs demeurent centralisés au coeur d’Alger où les habitants de la périphérie sont obligés de se déplacer pour travailler ou régler tel ou tel tracas. Cet afflux n’est absorbé pour l’instant ni par le tramway ni par le métro dont les tracés demeurent sommaires et l’impact restreint. Ces deux modes de transport modernes souffrent de la topographie cahotante de la ville et de la lourdeur de l’investissement qu’ils requièrent.

Le noyau central d’Alger est en effet construit au flanc d’une montagne et la bande plate qui le sépare de la mer et de ses faubourgs est très étroite pour pouvoir relier ses divers étages et compartiments. Les téléphériques et les ferries dont on parle de manière récurrente comme une solution à cette équation relèvent plus du fantasme que de la réalité.

Avec la pression démographique et l’attractivité de la cité, la voiture individuelle continue d’être le moyen de déplacement préféré des Algérois et des visiteurs. Mais ce type de locomotion polluant et encombrant affecte considérablement la qualité de vie de la métropole qui se couche par ailleurs part très tôt faute de transport en commun nocturne.
Alger est surpeuplée et risque l’étouffement dans les années à venir si les transports en commun ne sont pas repensés et imposés comme le premier moyen de locomotion.

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