Harragas: Le terrible calvaire des parents

Harragas: Le terrible calvaire des parents

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Le phénomène des harraga a pris des proportions telles qu’il se transforme en véritable drame au sein de la société. Pas de statistiques ni de chiffres officiels. La vérité est partout, dans ces témoignages poignants de nos voisins, amis, connaissances…
Abla Chérif – Alger (Le Soir) – Face à des enfants qu’ils croyaient bien connaître jusqu’au jour où ils découvrent un lit déserté, des vêtements disparus, un fils et parfois même une fille qui ne rentre pas. Qui ne rentrera plus. Jusqu’au jour où le téléphone sonne. «Ça, c’est dans le meilleur des cas, celui où votre enfant, la chair de votre chair, vous annonce qu’il est enfin sorti de la mer»… Ces mots reviennent dans tous les témoignages des parents qui ont décidé de leur propre chef de joindre les médias pour dire «la vérité».

«On ne s’en aperçoit pas, ou pas encore, mais les quartiers des villes se vident peu à peu de leurs jeunes. Osez dire ce qu’il en est : qui parmi les Algériens n’a pas encore entendu parler d’un ami, d’un frère, d’un voisin harraga ? Qui ne sait pas que dans les quartiers d’Alger, pour n’évoquer que ces lieux où nous vivons, la jeunesse perdue n’a qu’une seule préoccupation : comment partir là-bas ? Là où des perspectives pourront peut-être s’ouvrir pour eux.»
Le père qui s’exprime ainsi cache mal ses larmes. Il a décidé de se déplacer à notre rédaction non pas pour dénoncer le phénomène, ni les responsables du pays qui ne font rien pour retenir leur jeunesse. Ce déplacement, il l’a fait uniquement pour «partager» et, dit-il, «faire savoir que je ne souhaite pas à mon pire ennemi de vivre ce que nous avons vécu au cours de ces quinze derniers jours».

Tout commence lorsque la mère de famille découvre par hasard que les tiroirs de la commode où son fils de 24 ans rangeait habituellement ses vêtements se sont vidés. Pareil pour la deuxième paire de baskets. Inquiète, elle s’informe auprès de ses autres enfants pour tenter de savoir si son aîné n’avait pas une dispute, ou un problème quelconque qui l’aurait poussé à aller passer la nuit chez un ami ou ailleurs. La réponse est négative. Inquiète, elle informe son père. «Il n’avait encore jamais découché, confie celui-ci. Il était très bien élevé». «Son parcours scolaire a été un échec, se souvient le père, il avait été traumatisé par des maîtresses qui le punissaient ou le frappaient uniquement parce qu’il faisait tomber un stylo par terre. A quinze ans, il n’allait déjà plus à l’école. Je lui ai trouvé une succession de petits boulots.»

Ce soir-là, les parents décident d’attendre jusqu’à vingt heures. «Il n’avait jamais dépassé cet horaire, je suis très sévère avec mes garçons. En voyant qu’il ne rentrait pas, je suis descendu dans le quartier poser des questions aux jeunes qui le connaissaient bien. Personne ne m’a répondu, mais je sentais qu’il se passait quelque chose.» L’inquiétude est à son paroxysme chez la famille qui décide immédiatement d’alerter la police. Le père se rend également à la gendarmerie, mais dans le quartier (d’Alger) des bruits courent : plusieurs jeunes prennent la mer en ce moment même à Mostaganem. Très vite, le père remonte vérifier son armoire, et découvre la disparition d’une importante somme d’argent.

Définitivement fixé, il décide de se rendre sans tarder à Annaba. «J’ai démarré à onze heures du soir. Je voulais faire vite avant que l’embarcation ne parte. Quelques heures plus tard, et aussitôt après mon arrivée, je me rend chez les gendarmes qui acceptent de déclencher des recherches. Mais elles sont vaines. J’ai eu peur de rentrer à la maison, d’affronter sa mère, de revoir son lit, j’étais comme paralysé.» Il décide de rester sur place, s’informe auprès de connaissances, de jeunes, dans les quartiers. «J’ai enquêté et erré pendant 21 jours dans tous les coins où ce genre d’opérations étaient susceptibles de se préparer.» Au bout de cette période, il rentre à Alger et découvre son épouse dans un état d’amaigrissement extrême. «Elle a perdu dix kilos, ne parlait pratiquement plus.

«Je sortais tôt le matin pour éviter de la croiser, de croiser son regard vide, son visage souffrant. Notre vie s’est transformée en enfer, la maison en cimetière.»
Le 20 octobre dernier, le père reçoit un coup de fil. «J’étais allongé dans l’obscurité. L’appel venait de l’étranger. Au bout du fil, la voix de mon fils. Je n’ai pas hurlé, les mots ne sortaient pas, je lui ai juste demandé s’il allait bien. Il m’a répondu qu’il était sorti de la mer. Pour moi, c’était le plus important.» Au fil de la conversation, le père se ressaisit et peut enfin poser des questions. «Je suis un homme droit, je voulais d’abord savoir à qui appartenait le téléphone avec lequel il m’appelait. Mon fils m’a répondu qu’il l’avait volé dans le camp où les Espagnols l’avaient emmené.»

Puis il lui fait le récit de ses péripéties. Le harraga lui apprend que l’embarcation à bord de laquelle il avait pris la fuite avait démarré vers les coups de minuit. Les vents s’annonçaient à ce moment favorables, mais en haute mer, le temps change. Une tempête renverse la barque, mais le destin veut qu’un avion les repère. Les gardes-côtes espagnols dépêchent une équipe de sauvetage. Les naufragés sont transférés vers un centre spécialement mis en place pour accueillir l’immigration clandestine. «Là-bas, raconte le fils à son père, il y a des gardiens qui nous ont demandé de nous laver. Ils nous ont aussi donné à manger.» Sur place, poursuit-il, les conditions de vie sont rudes. «Des clans se forment dès leur arrivée. Les plus forts sont maîtres des lieux. Les Algériens eux-mêmes sont divisés en groupes, celui de La Casbah prédominait lors de mon passage.»
Après quatre jours, «mon fils a été transféré vers un établissement tenu par la Croix-Rouge. Après un court séjour, ils les ont relâchés. Mon fils est actuellement en France». Très prude, le père accepte de livrer un secret qui l’a choqué dans les premiers temps. «Savez-vous pourquoi ce groupe n’a pas été rapatrié. Ils ont prétexté être des homosexuels persécutés et que cette tendance était persécutée en Algérie.» Le père avoue enfin : «Je n’en veux pas à mon fils, s’il a risqué sa vie de cette manière, c’est qu’il souffrait, qu’il n’avait pas de perspectives dans ce pays.»

Au cours du voyage, apprend-on, trois jeunes ont péri dans la mer. Trop affectée, la mère de l’un des disparus n’a pu apporter le témoignage qu’elle nous avait promis.
Mardi matin, et à l’heure où le père du harraga quittait la rédaction du Soir d’Algérie, une vidéo montrant un groupe de jeunes «partis» le 13 octobre dernier nous parvenait. Un membre du groupe qui n’a pu embarquer faute d’argent raconte : «Nous étions douze, trois venaient de Bordj-Ménaïel, les autres sont tous des enfants du quartier El-Madania et de Bordj-el-Kiffan. Ils s’étaient préparés bien avant, mais moi j’ignorais tout de cela. Vers 16 heures, le chef d’équipe m’a contacté pour me demander si je voulais prendre la place d’un jeune qui s’était rétracté. Je n’avais pas la somme demandée.»

«Le propriétaire de l’embarcation réclamait 700 euros par personne, car il fallait acheter deux moteurs et des bidons d’essence.» Le départ se fait de Annaba. «Ils avaient un guide expérimenté. Il les a d’abord acheminés par voie terrestre à Tunis, puis en Libye et, de là, ils ont embarqué vers l’Italie. En Sardaigne, ils ont pu déjouer la police et se rendre à Lyon.» «Ce soir, je n’aurai personne avec qui jouer aux dominos dans mon quartier.»
A. C.

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