Ouverture aujourd’hui du salon du livre d’Alger : Le Sila se met au ton du hirak

by Manager
0 views

Le Salon international du livre d’Alger (SILA), qui s’ouvre aujourd’hui, est l’occasion pour les auteurs et leurs éditeurs de rencontrer un public sevré de publications traitant de sujets politiques. Le SILA est l’occasion pour les éditeurs algérois pour publier des textes sur le mouvement citoyen : des essais, surtout, mais aussi un roman de l’inégalable journaliste et auteur, Mohamed Benchicou.

Le hirak a suscité une production éditoriale déjà importante. Des sociologues, des journalistes, des linguistes, des romanciers, abordent le sujet, alors que cette séquence historique se poursuit toujours.

Le Salon international du livre d’Alger (SILA), qui s’ouvre aujourd’hui, est l’occasion pour les auteurs et leurs éditeurs de rencontrer un public sevré de ce genre de publications. D’ailleurs, il est étonnant que cette thématique soit absente dans ce salon officiel, le commissariat sous tutelle du ministère de la Culture est malheureusement loin des préoccupations immédiates des Algériens.

Comment expliquer cette profusion de livres sur le mouvement populaire en cours ? «Elle peut s’expliquer par deux facteurs. Le premier est purement commercial. Les éditeurs algériens publient en cette période de l’année, car 80% de leur chiffre d’affaires annuel se fait durant le SILA.

Ils s’adaptent à la réalité du marché, car le livre, on l’oublie trop souvent, est aussi un objet commercial. Mais cette réalité doit amener le prochain gouvernement – espérons qu’il sera choisi par le peuple – à revoir sa politique du livre afin que la culture soit une réalité partagée toute l’année et non pas seulement le temps d’un Salon. La deuxième explication est le désir des écrivains, des intellectuels d’accompagner à leur façon un événement qui est déjà historique.

Nous avons tous envie de faire quelque chose. Les commerçants partagent des packs d’eau, les boulangers du pain et des gâteaux, les écrivains font des livres», détaille Ali Chibani, écrivain et journaliste. Pour ce collaborateur du site L’Orient XXI, il est encore «trop tôt» pour publier des ouvrages scientifiques (sociologie, histoire, politique…) sur le mouvement. «On est encore dans le mouvement qui, même s’il dure depuis neuf mois, est loin de se terminer pour qu’on puisse tirer toutes les conclusions qui doivent être faites.

Cela dit, il est important de témoigner. Il faut que les personnes qui sont sur le terrain, qui savent obtenir des informations, qui ont le sens critique, disent ce qu’elles voient, ce qu’elles entendent, annoncent chaque nouvelle étape de cette contestation au sein de chaque communauté, de chaque groupe social ou professionnel.»

Le premier livre sur le hirak a été publié par la jeune maison d’édition Frantz Fanon, La Révolution du sourire. Sorti dans les librairies moins de trois mois après le début du mouvement, le recueil regroupe des textes de contributeurs (journalistes, écrivains, linguistes, etc.) En plus des témoignages, des récits à chaud sur le mouvement balbutiant, on y trouve joliment répertoriés des slogans et autres textes qui avaient fait leur apparition à l’occasion des marches à Alger et dans d’autres villes du pays.

Le sémillant directeur de la dynamique maison d’édition Frantz Fanon, Amar Ingrachen, explique sa démarche : «L’idée de l’ouvrage collectif La Révolution du sourire est motivée par deux points : consigner une tranche de notre histoire et réinventer notre aptitude à l’émerveillement», signale-t-il (voir entretien). Un autre ouvrage collectif sortira chez un autre éditeur, plus ancien et très connu sur la place d’Alger, Chihab éditions (collection «Nous autres», dirigées par le poète Amin Khan).

Marcher avec les Hirakistes

«Cette révolution que nous avons, nous autres, le privilège inouï de vivre est d’abord terriblement émouvante. Le sentiment qui domine dans les rues, dans les places publiques, dans les cœurs, dans les regards, dans les gestes, c’est l’amour», lit-on dans un des textes de cet ouvrage revigorant qui fait rencontrer plusieurs auteurs et témoins de la période, certains connus, d’autres moins : Akram Belkaïd, Mustapha Benfodil, Saïd Djaâfar, Lynda Abbou, Houari Bouchenak… Autre intérêt de ce recueil : les clichés des photographes qui «constituent une avant-garde visuelle et documentaire du peuple en mouvement».

Le SILA qui s’ouvre aujourd’hui est l’occasion toute trouvée pour les éditeurs algérois de publier des textes sur le mouvement citoyen : des essais, surtout, mais aussi un texte fictionnel de l’inégalable journaliste et auteur, Mohamed Benchicou, publié par Koukou éditions, dirigées par Arezki Aït Larbi. Anthropologue de renom et auteur d’un précédent essai «Algérie, La citoyenneté impossible ? (Koukou Editions), Mohamed Mebtoul écrit dans l’introduction de son nouvel ouvrage intitulé Libertés, dignité, algérianité : «J’ai pris à bras-le-corps mon rêve de sociologue pour tenter de comprendre finement le mouvement social du 22 février 2019.

Attaché de longue date à une posture scientifique qui mobilise le présent, le quotidien et la critique rigoureuse au cœur de certains paradigmes des sciences sociales (Selim, 2019), j’ai observé l’action collective des manifestants chaque vendredi, depuis près de six mois dans la ville d’Oran. Mes analyses sociopolitiques antérieures au mouvement social du 22 février 2019, notamment durant l’année 2018, m’ont semblé importantes.

Elles permettent de montrer l’exacerbation des luttes de clans au pouvoir, les incivismes qui marquent le fonctionnement de l’Etat-pouvoir préoccupé par sa reproduction à l’identique, et une société en déroute, asphyxiée et fatiguée, tout en étant au fait des dérives multiples du pouvoir.» Anticipant toute critique sur son essai, il note : «Ma perspective  »revendique » la rupture avec le conformisme scientifique qui se veut au milieu du gué, neutre et froid face au retournement prodigieux du sens de l’histoire politique algérienne construite par le bas.

La neutralité des sciences sociales s’enferme dans l’illusion d’un objectivisme introuvable face aux mouvements des corps, aux formes d’expression collectives pour dire leur volonté de changement social et politique.» Rachid Sidi Boumedine, autre sociologue urbaniste fort estimé, s’essaie aussi à une analyse approfondie sur la même séquence historique. Son livre publié par Chihab éditions, Aux sources du Hirak, dissèque la genèse du mouvement qui agite le pays, note l’éditeur qui annonce la sortie de l’ouvrage à l’occasion du SILA.

Au fil des vendredis

La Revue des Sciences sociales, éditée par la Faculté des sciences sociales de l’université Ahmed Ben Bella s’est intéressé à cette période de l’histoire du pays. On lira dans son dernier numéro 7 titré «La citoyenneté en mouvement» des contributions fort intéressantes de Mohamed Moulfi, Mohamed Mebtoul, Cherifa Bouatta, Messaoud Belhasseb, Rabah Sebaa et de notre collègue Mustapha Benfodil, témoin privilégié du hirak qu’il a couvert depuis le début (son texte est intitulé : «Regards croisés sur le hirak».

«Au fil des vendredis, le citoyen cède le pas au sociologue qui veut comprendre, aller plus loin et saisir le pourquoi et le comment de cette société qui s’est unie et réunie sous les mêmes slogans. Et la revendication centrale “Yetna7aou Ga3” n’est pas un coup de colère. Elle exprime la volonté irréfragable de construire un ordre plus juste», lit-on dans la présentation de l’éditeur de Bab El Oued. Le hirak ne manque pas d’intéresser les gens qui en retracent le cheminement quotidien : «les journalistes, ces historiens de l’instant» (Albert Camus).

Le plus abouti de ces textes, nous le devons à Mahdi Boukhalfa, sociologue-urbaniste de formation et journaliste depuis une quarantaine d’années. «Au plus près du mouvement populaire, dans les premiers intenses moments, où les Algériens se sont surpris à briser l’interdiction de manifester et revendiquer avec le sourire un changement politique radical et barrant la route à un 5e mandat que briguait le clan du président Bouteflika, il m’a paru important et évident, en tant que journaliste d’agence, je suis issu de l’agence APS, et alors que j’étais à TSA, de suivre ce mouvement», raconte-t-il dans un entretien à Reporters.

Mohamed Koursi, journaliste et enseignant, s’intéresse, lui aussi, à cette période : son ouvrage, Jeux de pouvoirs en Algérie, Plumes rebelles (Médias Index) sera présenté par son auteur lors du SILA. Les journalistes de la presse arabophone s’y mettent aussi. Nous recensons déjà deux ouvrages, l’un écrit par un journaliste d’El Khabar, Mohamed Allal, et l’autre par un poète et journaliste free lance, Azedine Boukeba, un des animateurs du Café littéraire de Bordj Bou Arréridj, donc témoin privilégié de cette période.

Le mouvement citoyen que connaît le pays a suscité aussi un travail fictionnel inédit. Nous le devons au journaliste et auteur, à la plume acerbe et courageuse, Mohamed Benchicou. Le titre de son livre publié par Koukou éditions, La Casa d’El Mouradia, est un clin d’œil évident à la fameuse chanson du groupe usmiste Ouled El Bahdja.

Voyage vers le futur assuré. «Pour nous qui vivons en 2080, cette révolte qu’aucun manuel scolaire n’évoque, fait partie d’un temps oublié ; pourtant, elle me semble toute proche, comme si j’y avais vécu, comme si j’y avais tété le lait de toutes ces femmes qui sortaient défier l’injustice, qui s’emparaient de la rue au nom du droit à la liberté, et à l’amour.

J’avais fini par partir à sa recherche là où elle pouvait être, dans le cœur des hommes, dans leurs souvenirs, dans des journaux jaunis par les années, dans des enregistrements vidéo, des espèces de films que l’on réalisait au moyen d’appareils aujourd’hui disparus, dans des comptes rendus de procès très médiatisés à l’issue desquels des mandarins de l’ancien régime furent lourdement condamnés», lit-on dans un texte publié sur sa page Facebook par l’éditeur Aït Larbi qui annonce que le roman sera disponible aujourd’hui (stand n° D33, pavillon central). Alléchant !

A lire aussi

Leave a Comment

shares